Note d’intention
Née dans une famille de marins et de scaphandriers, mon enfance a été bercée par les récits de plongée sous-marine : expéditions à l’autre bout du monde, accidents de plongée, rencontres avec les baleines, poissons clowns et autres créatures des abysses. À travers mes yeux d’enfant, ces anecdotes, avec tout ce qu’elles comportaient d’aventures, d’exotisme mais aussi de dangers, ont toujours été source de poésie et d’inspiration.
Depuis longtemps germait en moi l’idée d’une histoire où l’imaginaire merveilleux de la plongée en scaphandre deviendrait métaphore pour aborder un sujet difficile : l’inceste. La symbolique du scaphandre m’est apparue comme un prisme évident pour aborder, avec douceur, ce sujet si imprégné du silence et de la peur.
Je souhaitais que Scaphandre, à la manière d’un road-trip subaquatique où chaque plongée sous-marine est l’occasion d’une descente dans les profondeurs les plus enfouies de la mémoire et des souvenirs, mette en lumière la puissance de l’imaginaire, arme imparable face à l’effroyable.
Je voulais raconter une histoire qui ouvre des possibles et donne à voir que l’on peut changer le cours des existences, afin que ces violences ne se répètent pas à l’infini.
Je souhaitais défendre l’adelphité et l’importance de la présence des autres à nos côtés pour tout surmonter, se confier et oser parler. Montrer à quel point cette solidarité peut être salvatrice face à l’indicible, tel le brise-lame qui protège le littoral vulnérable de l’érosion.
Enfin, j’avais à cœur que ce personnage de petite fille puisse faire preuve d’un caractère bien trempé.
Après un travail initial pour guider l’écriture (en dialogue avec Julie Guichard et
avec les conseils avisés de mon père scaphandrier sur la plongée et les fonds marins), j’ai souhaité confier cette histoire à Julie Rossello Rochet pour qu’elle la mette en mots. Son engagement contre les violences sexuelles et son exigence à écrire à hauteur d’enfant dans une grande qualité de langage, ont su en restituer l’ampleur.
À ce jour, le spectacle est allé à la rencontre de nombreux enfants, accompagné par des associations de protection de l’enfance, d’aide aux victimes de maltraitances et/ou de violences sexuelles. J’ai pu mesurer à quel point il reste nécessaire d’aborder ce sujet dans notre société. La métaphore du scaphandre et l’univers sous-marin semblent en être le prisme idéal et efficient : les retours, toujours bouleversants, des enfants et des adultes et la libération de la parole qui en découle à l’issue des représentations, en sont les preuves directes.
Avec poésie, fantaisie et éclats de rire, Scaphandre fait un croche-pied à la violence et à la peur de parler en nommant l’inceste et en suggérant des solutions. « Donner les mots aux enfants, c’est leur donner la capacité d’être les sujets de leur propre parole » (Boris Cyrulnik) et donc de se défendre et de demander de l’aide.
Scaphandre est dédié à toutes les personnes, enfants et adultes, victimes d’inceste ou l’ayant été… à la force et au courage dont il faut faire preuve pour y survivre. Mais aussi à tous les brise-lames que sont les veilleurs et les veilleuses, celles et ceux qui font naître la parole en acceptant de l’entendre et en tendant leur main.
Liza Blanchard
Lorsque les crimes commencent à s’accumuler, ils deviennent invisibles. Lorsque les souffrances deviennent insupportables, les cris ne sont plus entendus. Les cris, aussi, tombent comme la pluie en été.
Bertolt Brecht.
Fabrique d’écritures
La matière textuelle
Un jour, Liza Blanchard, accompagnée de Julie Guichard, est venue me voir, elles avaient écrit un synopsis d’une dizaine de lignes, l’histoire d’un frère, d’une sœur, d’une baleine, celle de Scaphandre, et élaboré un dossier dramaturgique. Son idée de la plongée sous-marine disait, dans une grande justesse, la manière dont les violences sexuelles marquent les êtres dans leurs profondeurs. Elle voulait, qu’à partir de ces matériaux, j’écrive une pièce de théâtre. Sa proposition m’a sensiblement parlé et j’ai dit oui. À partir du conte du Petit Chaperon rouge, du mythe du Lycanthrope, et dans un moment de grande nécessité à aborder les violences sexuelles à l’encontre des enfants, j’avais écrit, un an plus tôt, Louyetu. Il y avait aussi dans cette histoire, des médiateurs non-humains, des loups, qui officiaient comme des facilitateurs de paroles pour des individu.e.s de notre espèce, qui leur permettaient de se reconnecter avec le petit animal meurtri qu’ielles traînaient en elleux et de parler. Comme le dit le juge Édouard Durand, ex-président de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE), la question que la société doit désormais se poser si elle veut répondre à l’appel de justice des victimes est la suivante : « Le corps des enfants, le corps des femmes, négociables ou non négociables ? » (Gallimard, « Tract », janvier 2024)
Julie Rossello Rochet
Scénographie et costumes
Une chambre d’enfants, celle de June et Simon. Un lit superposé, Simon dort en haut avec son doudou poulpe, entouré d’images de poissons et de plongée. June dort en bas, l’image de son héroïne collée au dessus de sa tête : Anita Conti. La nuit, le lit superposé se transforme, grâce au jeu et à leur imaginaire, en station bathyale. De même pour le reste de la chambre : une laisse de chien devient une vraie ligne de vie, les lampes de chevet se transforment en phares dans la noirceur des profondeurs, la salopette de June légèrement accessoirisée devient un véritable scaphandre. Le sol noir de la chambre devient océan à la fois intriguant, magique et inquiétant. Simon en pyjama en haut de sa tourelle enfile un K-way et veille au bon déroulement de l’expédition. La lumière se rallume, c’est le matin, nous sommes de retour dans une chambre d’enfants s’apprêtant pour aller à l’école. Les jeux et l’imaginaire des personnages participent à ces allers retours entre chambre d’enfants et station de plongée.
Camille Allain Dulondel
La matière à jouer
Le jeu des acteur.ice.s, se voulant à hauteur d’enfant, est inspiré des bandes-dessinées comme “Jim Curious, Voyage à travers l’océan” de Mathhias Picard et “Little Nemo” de Winsor McCay. “La Vie aquatique” et “Moonrise Kingdom” de Wes Anderson ont été sources d’inspiration pour les personnages loufoques, hauts en couleur et attachants de ces road movies d’aventures dans lesquels on vit des grands et petits frissons. Le documentaire “Planète Méditerranée” sur l’expédition Gombessa de Laurent Ballesta est venu nourrir l’univers de la station bathyale et les archives de mon père lors de ses plongées avec la Comex ou la Sogetram, la technicité et les gestes de plongée sous-marine.
La matière chorégraphique
La matière chorégraphique de la pièce Scaphandre s’est construite à partir d’improvisations guidées, au plus proche des deux interprètes Liza Blanchard et Ewen Crovella. Plus qu’une écriture du mouvement, il s’agissait d’inviter les corps à traverser différentes qualités et densités de gestes pour ressentir et donner à voir la profondeur des fonds marins, mais également toute la complicité et la sensibilité de la relation frère-soeur qui lie les personnages. Parce que Scaphandre parle de l’insoutenable réalité qu’est le silence d’une société contre les violences faites aux enfants, il s’agissait pour moi d’apporter les outils physiques permettant aux corps de prendre la parole en sécurité et confiance afin de déployer tous leurs potentiels au plateau. Aussi nous avons traversé les notions d’espace, de poids, d’ancrages et de postures, mais aussi de danse-contact amenant dès lors les interprètes vers des portés, déséquilibres et compositions rythmiques de la danse.
Jérémy Tran
La matière sonore
La musique d’Antoine Prost nous plonge dans une dimension subaquatique et onirique. Dans Scaphandre, le son est moteur et créateur d'espace pour entrer dans l’univers marin. Aussi, ce sont June et Simon, à travers leurs jeux d’enfants, qui bruitent les différent.e.s atmosphères et lieux : l'eau, la respiration en scaphandre, la pressurisation, les talkies-walkies…
© Robin Pogorzelski
© Jérémy Tran
La symbolique du scaphandre
Le scaphandre évoque la sécurité, la protection contre le milieu hostile et dangereux. Il est l’isolement, le refuge, le monde à part mais aussi la fuite en soi pour ne plus avoir affaire avec le monde et les hommes. Il permet de pénétrer les abysses, les profondeurs mais aussi l’inconscient, la mémoire traumatique et la noirceur du traumatisme d’une violence sexuelle. Il évoque les accidents de plongée, telles l’ivresse des profondeurs, les crises épileptiques et les convulsions, mais aussi le rapport à l’extrême et aux conduites à risque, faisant ainsi écho aux symptômes de stress post-traumatique. Il est l’air qui provient de la surface pour contrer l’apnée ou le fait de ne plus pouvoir respirer tout autant que la pression à laquelle on tente de résister ou qu’on cherche à surpasser.
Mais le scaphandre permet aussi d’accéder à un royaume merveilleux peuplé de créatures colorées et oniriques, un monde fait de beauté, à l’incroyable biodiversité, où les rencontres aquatiques font oublier la violence et la laideur du monde extérieur. Il est un monde de silence. Un monde parallèle : si loin, si proche. Un monde où le rapport humain est très fort, car la survie dépend des autres, de ceux qui restent à la surface.

